Organopónicos : aux sources de l'Agriculture Urbaine Bio | TERRACEUS TERRACEUS

Organopónicos : aux sources de l’Agriculture Urbaine Bio

Cuba à l'avant-garde du développement des potagers urbains

Si les potagers urbains sont à la mode dans nos pays, ils ont une toute autre histoire à Cuba. On les nomme organopónicos et leur origine remonte à la tristement fameuse Période Spéciale des années 90. Ils seraient inspirés des cultures en hydroponie développées en URSS pour pallier le manque d’ensoleillement, mais adaptés au climat tropical.

Parfois destinés uniquement à nourrir ceux qui les cultivent, le plus souvent ces jardiniers proposent une vente sur place. Enfin, certains d’entre eux se visitent et reçoivent régulièrement des associations de jardiniers ou de spécialistes de l’agriculture biologique.

Les organopónicos sont aussi des espaces de fraîcheur et de poésie qui surgissent au détour de la promenade et invitent à ralentir. À la place d’un immeuble écroulé, entre deux barres de béton ou dans le jardin autrefois somptueux d’un manoir décrépit… le bruit de l’eau, le va-et-vient des abeilles, un papy qui repique ses oignons et le parfum du basilic. Silence, ça pousse !

Un peu d’histoire

L’embargo américain qui frappe depuis 1962 La Havane, puis la disparition de l’aide soviétique à Cuba, ont profondément transformé l’organisation spatiale et le métabolisme de la capitale cubaine. Par l’adaptation de son territoire à une économie de la pénurie, elle a fait la démonstration de la capacité de résilience alimentaire d’une métropole mondiale. Elle constitue un cas d’école pour un développement durable inventé, expérimenté et éprouvé sous la pression de la nécessité, avant sa conceptualisation par l’Occident dans une perspective souvent marchande. Cette dynamique originale se traduit par une agriculture urbaine organisée autour d’une centaine d’organoponicos.

Ces derniers constituent une forme spatiale archétypale de l’agriculture écologique cubaine, au service d’une exploitation agricole intensive des interstices urbains, imaginée à La Havane dans ce contexte d’embargo. L’organoponico est à la fois un marqueur et un outil de l’évolution de la morphologie urbaine et du métabolisme alimentaire de cette ville ainsi qu’un révélateur de logiques géopolitiques d’échelon global. Peu de recherches se sont attachées à décrire le modèle cubain en termes de développement durable et local et à en analyser la portée géopolitique.

Définition

« Organoponie » (organoponico en espagnol), vient du grec « organo », relatif au vivant, et « ponos », travail. Les organoponicos, originaires de Cuba, sont des exploitations maraîchères urbaines juxtaposant un nombre variable de parcelles longues de quelques dizaines de mètres, et larges de trente à soixante centimètres. Ces parcelles, surélevées par rapport au sol, autorisent la culture sur terrain pollué. Chaque parcelle est entourée d’un muret, puis remplie de terre et progressivement enrichie en matière organique.

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Du producteur au consommateur à l’organopónico de Sancti Spiritus.

De la création à l’institutionnalisation des organoponicos

Les organoponicos apparaissent à Cuba au début des années 1990, suite à la chute de l’Union Soviétique qui marque l’entrée dans la « Période Spéciale ». Les pénuries se multiplient, notamment dans le domaine alimentaire. L’agriculture manque de carburant, d’engrais chimiques et de pesticides. Des citadins, devenus « parceleros », apprennent à produire leur nourriture autrement, dans des petites exploitations agricoles et des milliers de petits jardins au travers des villes, aménagés sur des terrains vagues, d’anciens parkings, des chantiers de constructions à l’abandon et parfois sur des espaces entre les routes.

Cette culture, surtout dédiée à la production de légumes frais, est de facto écologique. Au départ, les rendements sont faibles. Les plus productifs prennent la forme d’organoponicos. Constatant que ce système fonctionne, le gouvernement décide d’en assurer la supervision et fixe des objectifs :

  • Diffusion à l’ensemble du pays ;
  • Correspondance entre production planifiée et nombre d’habitant-e-s de chaque secteur ;
  • Usage intensif de la matière organique et contrôles qualitatif des sols et substrats ;
  • Recensement et utilisation des terrains disponibles ;
  • Contribution pluridisciplinaire des sciences et techniques ;
  • Approvisionnement permanent en produits frais, garantissant une production quotidienne supérieure à 300g par personne de légumes et de protéines animales ;
  • Maximalisation de l’utilisation du potentiel humain pour la production d’aliments.

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Aujourd’hui, plus de 4000 exploitations agricoles urbaines produisent 1,5 millions de tonnes de légumes, sans pesticides ni engrais chimiques.
Organoponico « La Sazon » à La Havane (Béguin, 2017)

Enjeux socio-politiques

Dans les organoponicos, les travailleur-se-s perçoivent un salaire fixe, et des primes de production. Le revenu moyen des travailleurs des organoponicos étudiés ici, est de 1 500 pesos par mois (60€). Un salaire supérieur au salaire moyen des fonctionnaires d’État, compris entre 500 (20€) et 1000 (40€) pesos, ces derniers représentant en 2013, 78 % des travailleurs Cubains.

Autre avantage, en nature cette fois, la plupart des travailleur-se-s peuvent ramener chez eux/elles, gratuitement, une quantité de légumes pour leur propre consommation. Enfin, si les organoponicos ne peuvent pas vendre au-delà d’un prix fixé par l’État, les légumes restent chers : une laitue coûte jusqu’à dix pesos, soit 2 % du salaire d’un-e Cubain-e gagnant 500 pesos mensuels.

Les organoponicos représentent une source d’emploi direct pour 785 personnes. Le nombre de travailleur-se-s est proportionnel au nombre d’organoponicos et à leur superficie. Le nombre minimal de travailleur-se-s, manuels, est de deux par organoponico. La Province qui compte le plus de travailleur-se-s est Habana del Este, avec 242 personnes. Il faut ajouter à ces travailleurs, l’emploi indirect qu’ils génèrent.

Les légumes frais sont vendus dans des points de vente dédiés, et par de nombreux vendeur-se-s de rue. Le nombre d’emplois induits en 2016 est selon nous compris à trois ou quatre fois le nombre de travailleur-se-s employé-e-s dans les organoponicos, soit 2 500 à 3 000 personnes à La Havane, pour un total de 20 000 emplois dans l’agriculture urbaine à La Havane (Gomez, 2001) selon la dernière estimation disponible.

 

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Point de vente de l’organoponico « 1ro de Julio » (Beguin, 2017)

Cuba : le secret de l’île bio (ARTE Reportage)

Aujourd’hui, plus de 4000 exploitations agricoles urbaines produisent 1,5 millions de tonnes de légumes, sans pesticides ni engrais chimiques. Au début des années 1990, lors l’effondrement de l’Union soviétique, Cuba perd brutalement son principal fournisseur de pesticides. Pour éviter la famine, Cuba n’a d’autre choix que de développer des alternatives naturelles réduisant quasiment à zéro le recours aux produits chimiques.
Lire aussi : Impacts de l’agriculture urbaine à Cuba

Sources :

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